dimanche 24 janvier 2021

(Re)confinement : Projet 1h 1km 1 dessin

[ par Marielle Durand ]



Plutôt que de repartir sur le motif du 1er confinement avec mes fenêtres dessinées depuis chez moi, je joue depuis le 30 octobre de la contrainte imposée par les règles sanitaires et capte chaque jour de mon heure et kilomètre autorisés des représentations de mon environnement proche du 13e arrondissement : la butte aux cailles, le quartier des peupliers, pour parler des lieux et personnes qui y vivent et travaillent.
Ma palette est volontairement limitée également, sur des tonalités d’automne qui éclairent cette période sombre : orange, rouge et gris, avec une touche de bleu.

03/11/2020
Ce matin déjà je voulais sortir. Et puis il y a eu des choses à envoyer, un coup de fil à passer, puis deux, une excuse puis une autre et encore une autre...
Cela m’arrive souvent, et sans le vouloir, de repousser à plus tard un dessin, une décision, un projet... et même souvent une fin !
D’où cette idée de jouer de cette contrainte limitant mon espace et mon temps et d’en faire un allié et une force. Moi qui suis capable de rester des heures debout dans le froid à dessiner des sujets parfois foisonnants détails, je me permets ici d’aller vers une certaine forme de simplicité, de proximité. J’ai toujours voulu faire un travail de mon lieu de vie. Il avait déjà un titre : 13 ans dans le 13e. J’en suis déjà à ma 14e année et j’ai encore assez peu de représentations de mon voisinage. Il aura fallu attendre un 2e confinement et un certain état d’esprit pour que je m’autorise à ne pas aller chercher ailleurs ce qui est juste là, sous mes pieds.
Cette vue de la butte aux cailles, je la connais par cœur, avec l’épicier, le point presse et la boulangerie Lorette où la moitié des enfants du collège Saint-Vincent de Paul qu’on aperçoit derrière, viennent acheter leur goûter. Devant l’entrée, chaque jour, un homme ou une femme font la manche.
C’est presque lui cet après-midi qui a décidé de mon dessin.
Seul sur ce sol humide, sans masque et tendant son petit gobelet de café vide, c’était vers lui que tout convergeait.

 


04/11/2020
Grande joie cette matinée de pouvoir sortir sous ce franc soleil et d’atterrir au petit jardin Brassaï que j’affectionne tout particulièrement. Caché entre la rue des 5 diamants et une large barre d’immeubles du boulevard Vincent Auriol, c’est un coin de verdure un peu secret, avec quelques pins, des bouleaux, des rosiers, une table de Ping Pong et un terrain de jeux moelleux pour les enfants en mal de cascades. La pelouse est grillagée. Sans doute depuis le retour de la pandémie ?! Fin septembre on pouvait encore s’y étendre, pique-niquer et contempler le ciel à moitié éveillé. Un peu déçue, je cherche un coin ensoleillé. Et mon cadre. Rapidement je le vois, avec ces aiguilles de pin, les bouleaux rougeoyants, l’immeuble années 30 en briques où habitait Camille, une femme sur un banc, les enfants entre le toboggan et le bac à sable, les buissons de roses devant. La vie est là. Des cris de victoire et de déceptions se succèdent aussi vite qu’un tour de manège. Des histoires formidables et sérieuses de rayons lasers qui vont bientôt arriver pour sauver le vaisseau intergalactique des malveillants poursuivants, le cheval en bois qui s’agite, la descente infinie du toboggan.. Moi ma chute date d’hier. Et étrangement comme mes autres accidents, c’est en montant que je suis tombée. Pas gravement cette fois mais juste assez pour me dire de faire attention.

À côté de moi, un homme et une femme jouent au Ping pong. Ils semblent s’être rencontrés dans un club très récemment. La femme est loquace, pose beaucoup de questions à l’homme et envoie des balles assez agressives visiblement sans s’en rendre compte. Plusieurs fois elles manquent de m’arriver dessus. Jusqu’au moment où , en annonçant qu’on ignore trop souvent que le ping pong est un sport dangereux, la balle m’atteint !!! 

 

07/11/2020
Hier j’ai mis un peu de temps à chercher mon point de vue, à arpenter les mêmes rues connues, à reprendre celles moins empruntées, voire oubliées comme le passage Boiton où j’ai redécouvert une fresque de Philippe Baudelocque et des jolies maisons cachées. Avant de revenir tout près, rue du moulin des prés, devant la petite échoppe de ma chère cuisinière coréenne Lee Young Kyung : Misso.
Cela fait plusieurs années que je viens déguster ou emporter ses petits plats frais faits sur demande. Bibimbap, Bulgogi, Jeyuk Deopbap, kimchi et autres noms qui m’échappent tant leurs sonorités sont lointaines. Mais c’est aussi un sourire et une générosité qui nous y attend. A chacune de mes visites, nous discutons ensemble de création, de sculpture que Lee faisait avant, de marche, de travail.. Et je repars toujours avec bien plus qu’un petit plat aigre-doux ! Alors hier j’ai arrêté mes recherches devant sa devanture. Lee m’a proposé un de ses petits tabourets et m’a ramené un thé au riz soufflé pour ne pas prendre froid avec la nuit qui arrivait. Ce week-end j’étais fatiguée et plus lente, c’était laborieux. Le manque de lumière ne m’a pas aidé mais j’étais heureuse d’enfin dessiner ce lieu. Quelques personnes m’ont parlé encore. Parmi eux, un homme et deux femmes. La première travaille dans le milieu hospitalier. Elle me fait presque peur avec ses histoires de complots.. Je préfère quand on parle de bleus et des yeux de sa fille. L’autre, une artiste assez âgée, a son atelier juste à côté. Elle me dit fièrement “J’ai pas fumé, j’ai pas bu, J’ai pas voyagé mais j’ai un atelier ! » Bon, J’ai pas fumé non plus mais j’ai voyagé et je renoncerai pas à partager un bon verre, surtout ces jours-ci !

Sinon pour les petits plats et celui que vous voyez dans le film “Parasite” (qui est délicieux mais sur réservation) c’est donc chez @missocoree_paris ouvert de 17h à 21h30 (horaires à vérifier parfois) sauf le dimanche.
Je publie presque chaque jour ces dessins. Il y en a aujourd’hui près d’une cinquantaine.


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